Les Pen Duick désignent les six voiliers liés à Éric Tabarly, du cotre familial sauvé de l’abandon aux prototypes de course au large qui ont marqué la plaisance française. Leur histoire ne se limite pas à une suite de bateaux connus. Elle raconte une manière de naviguer, de réparer, d’essayer et de transmettre. Dans les ports bretons, leur nom circule encore entre bois verni, aluminium, polyester, gréements audacieux et mémoire des grandes traversées.
Ce que recouvre vraiment le nom Pen Duick
À l’origine, Pen Duick désigne un seul bateau, acquis par la famille Tabarly en 1938. Éric Tabarly y apprend la mer, les manœuvres, la patience du bord et cette attention concrète portée à la carène, au vent et au réglage. Le nom finit par s’étendre à une lignée. Chaque nouveau bateau reprend l’appellation, avec un numéro, comme une route suivie d’un bord à l’autre.

Parler des Pen Duick, c’est donc parler de 6 voiliers : Pen Duick, Pen Duick II, Pen Duick III, Pen Duick IV, Pen Duick V et Pen Duick VI. Ils ne se ressemblent pas. Certains relèvent de la Belle Plaisance, d’autres de la course hauturière pure. Ensemble, ils dessinent une évolution technique lisible, du cotre en bois au multicoque, du gréement traditionnel aux solutions pensées pour gagner des milles en solitaire ou en équipage.
Les 6 Pen Duick en un coup d’œil
Le plus simple pour comprendre cette famille est de regarder chaque bateau comme une réponse à une question de marin : préserver, aller plus vite, tenir dans la mer formée, courir seul, courir loin, courir longtemps. Le tableau ci-dessous replace les voiliers dans leur rôle principal, sans les figer en objets de vitrine.
| Voilier | Repère | Type ou usage | Ce qu’il apporte |
|---|---|---|---|
| Pen Duick | 1898 puis achat familial en 1938 | Cotre historique | Le bateau fondateur, lié à l’apprentissage maritime d’Éric Tabarly |
| Pen Duick II | 1964 | Voilier de course en solitaire | La victoire dans la Transat anglaise, en 27 jours |
| Pen Duick III | 1967 | Voilier de course | Une recherche de performance, avec notamment une quille pivotante |
| Pen Duick IV | 1968 | Trimaran de course | Le passage assumé au multicoque |
| Pen Duick V | 1969 | Voilier pensé pour le large | Une approche plus radicale de la course océanique |
| Pen Duick VI | 1973 | Ketch construit pour la Whitbread | La course en équipage, les longues mers et la robustesse |
De la coque sauvée aux victoires au large
Pen Duick, le bateau racine
Le premier Pen Duick porte une histoire plus lente que les autres. Né en 1898, entré dans la famille Tabarly en 1938, il connaît l’usure des vieux yachts : coque fatiguée, bois menacé, besoin de travaux lourds. En 1958, la coque est plastifiée en polyester pour éviter la disparition du bateau. Le geste prolonge sa vie, même s’il modifie sa lecture patrimoniale.
Cette tension traverse toute l’histoire des Pen Duick : faut-il conserver à l’identique, ou intervenir pour que le bateau continue de naviguer ? Sur un quai de Bénodet ou de Lorient, la réponse n’a rien d’abstrait. Un voilier à flot travaille sans cesse. L’eau cherche les faiblesses, le sel entre dans les assemblages, les œuvres mortes réclament peinture et surveillance.
1964, le moment qui change la portée du nom
La victoire d’Éric Tabarly dans la Transat anglaise, en 1964, à bord de Pen Duick II, donne au nom une portée nationale. La course en solitaire impose une dureté particulière : tenir le bateau, dormir peu, réparer en mer, accepter la solitude comme une donnée technique. Les 27 jours de traversée font entrer Tabarly dans une autre dimension et installent Pen Duick II comme un voilier phare de la course au large française.
À partir de là, les numéros suivants ne sont plus de simples successeurs. Ils deviennent des laboratoires. Pen Duick III explore la performance avec ses choix de gréement et sa quille pivotante. Pen Duick IV prend la voie du trimaran à une époque où le multicoque n’a pas encore l’évidence qu’il aura plus tard. Pen Duick VI, ketch construit pour la Whitbread, regarde vers la course en équipage et les longues routes du sud.
Innovations, vocabulaire nautique et lecture des formes
Les Pen Duick intéressent autant les passionnés d’histoire que les lecteurs qui veulent comprendre pourquoi ces bateaux comptent. Le mot gréement désigne l’ensemble des mâts, voiles, haubans et cordages qui portent la toile. La carène, elle, correspond à la forme immergée de la coque : c’est elle qui fend l’eau, porte le bateau et règle sa marche selon les allures.
Pour saisir l’intelligence de ces voiliers, il faut les lire comme un filet de pêche étendu sur le quai après la marée. Chaque nœud compte, mais aucun n’explique seul la prise. Une quille pivotante, un plan de voilure, un déplacement, une étrave, un matériau choisi avec soin : tout fonctionne ensemble. Un bateau trop puissant fatigue son équipage. Un bateau trop sage laisse filer ses concurrents. Les Pen Duick montrent cet art de l’équilibre, où la performance naît du rapport juste entre traction, résistance, poids et main humaine.
Un patrimoine maritime entretenu, pas seulement raconté
La valeur des Pen Duick tient aussi à leur conservation. Le premier Pen Duick a connu une restauration complète entre 1983 et 1989, puis d’autres interventions, dont une rénovation de la coque en 2019. Ces travaux ne sont pas des détails d’atelier. Ils conditionnent la survie de bateaux soumis aux contraintes du temps, de l’humidité et des navigations publiques.
L’Association Eric Tabarly et l’Association Pen Duick jouent un rôle central dans cette transmission, avec l’entretien, les restaurations, la mise hors d’eau lorsque c’est nécessaire et la présence des bateaux lors de rassemblements nautiques. Les voir naviguer, même ponctuellement, change la perception. Le patrimoine maritime n’est pas seulement aligné sous hangar, il respire dans les risées, il gîte, il craque, il demande des équipages formés.
Le classement au titre des Monuments historiques en 2025 confirme cette dimension patrimoniale. Il reconnaît la place d’Éric Tabarly dans l’histoire nautique française, mais aussi celle des bateaux comme objets techniques, sportifs et culturels. Les Pen Duick restent ainsi à la frontière du souvenir et de l’usage. C’est ce qui les rend particuliers : ils appartiennent au passé, mais leur silhouette continue de prendre le vent.


